Dé-confinement (2)

La liturgie de ce dimanche nous a amenés à méditer cette phrase rapportée par l’évangile de Jean dans lequel Jésus affirme : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn. 14, 6 ». Cette parole est ambiguë, comme cela apparaît clairement dans le petit débat sur ce texte que nous vous avons proposé ce matin.

De mon point de vue, dans cette phrase peu banale se trouvent 5 problèmes liés à la compréhension de notre condition humaine, qui risquent de nous empêcher d’entendre ce que Jésus, venu partager cette condition, cherche à nous dire.

Le premier problème est que cette phrase peut sembler contredire l’affirmation qui traverse tous les évangiles, y compris celui de Jean : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » (Jn. 3, 16). C’est avec tous les humains que Dieu veut faire alliance, tous, car, en dépit de tout ce qui peut les différencier, ils sont tous appelés à la vie par le Dieu Créateur. Avec Noé, déjà il a fait une alliance avec toute l’humanité. Avec Jésus, cette alliance trouve son caractère définitif, car il est le Verbe fait chair : « Dieu s’est fait cela même que nous sommes afin que nous devenions cela même qu’il est. » (St Irénée) Il s’agit en effet d’une rencontre réalisée uniquement en Jésus, mais à laquelle tous sont appelés. Et du même coup, les disciples de Jésus sont ceux qui montrent envers les humains – quels qu’ils soient, y compris leurs ennemis – la même bienveillance que Dieu. On peut penser au jugement dernier selon Matthieu où certains découvrent avec surprise Jésus qu’ils ne connaissaient peut-être pas (cf. Mt. 25, 38).

Notre goût de l’égalitarisme peut être choqué par la prétention de Jésus. C’est notre deuxième problème. Mais l’égale dignité prônée par le christianisme n’est pas un refus de la différence : la rencontre réussie dans le Christ Jésus entre Dieu et l’homme ne nie pas la différence entre les deux ; elle dit simplement que la différence la plus fondamentale peut-être franchie par l’amour ; non pas abolie, mais franchie.

Mais peut-être y a-t-il au fond dans ce jeu de la différence, auquel nous convie Jésus, comme un mal à l’aise qui n’a pas cessé d’ailleurs de marquer toute l’histoire de la théologie chrétienne : comment le particulier peut-il avoir une dimension universelle ? comment Dieu peut-il « s’enfermer » dans un homme, fût-il Jésus ? Comment Jésus peut-il parler à toute l’humanité, à toutes les cultures, à tous les peuples : il était un juif de Nazareth, d’il y a 2000 ans. Depuis ses origines, le christianisme n’a pas cessé de franchir les frontières linguistiques, culturelles, cultuelles, de s’adresser à tous les humains, de rentrer dans ce jeu de la différence où Dieu désire rencontrer tout humain.

Le chemin peut être soit un lien soit un isolement

Quatrième problème : il arrive régulièrement que notre qualité de disciple nous monte à la tête et que nous prenions pour nous le caractère unique du Christ pour transformer la différence en frontière. C’est ainsi que le lien spécifique de chacun avec Jésus est transformé en son opposé. Un slogan a ainsi transformé l’Église signe de salut pour toute l’humanité en un enclos exclusif et excluant. Mais quelle cohérence avec le Jésus dont on se réclame et l’Église chemin offert par Jésus pour l’humanité. ?

Notre ultime obstacle reste que le chemin de Jésus devait passer par la croix : il nous en a avertis. Et il dit qu’il est « Le Chemin, la Vérité et la Vie » à la veille de sa mort. Ce chemin d’humanité parcouru par Jésus a traversé la violence des hommes, la solitude et la mort. Jésus n’est pas passé à côté de la vérité des relations humaines capables et d’amour et de haine, ni à côté de la vie offerte par Dieu qui l’a ressuscité par amour de toute l’humanité, malgré sa violence.

P. Pierre Lathuilière

Ce dimanche 10 mai 2020