Dé-confinement (4)

Au fur et à mesure que notre société recommence à démarrer, qu’il nous faut réapprendre les gestes par lesquels nous allons tirer de « Sœur Notre Mère Terre » (selon l’expression de François d’Assise) de quoi vivre, qu’il nous faut réapprendre les justes relations par lesquelles nous allons reconstituer une société vivable, c’est comme si, déjà, nous avions perdu le sens du temps que nous avions retrouvé pendant notre confinement. Alors qu’il nous faut commencer lentement.

Les textes évangéliques proposés par la liturgie de cette semaine ne nous donnent pas d’indication pour le rythme qu’il nous faut adopter, mais ils nous préparent à un double événement à venir et qui sont comme un déploiement de la Pâque : l’élévation de Jésus et la venue du Saint Esprit, l’Ascension et Pentecôte. Pour nous y préparer, un mot revient sans cesse sous la plume de Jean : « amour ». Un mot pour désigner l’indéfinissable au point que la 1ère épitre de Jean en fera une « définition » de Dieu : « Dieu est amour » (1Jn. 4, 8). Mais pas un mot sans contenu indifférencié.  Il est vrai que, dans notre vocabulaire français, quelque peu limité dans la matière (il y a trois mots en grec pour un seul dans notre langue), on fait servir ce mot à tous les usages, pas seulement pour cacher la haine ou l’indifférence (c’est le fait du mensonge), mais aussi très souvent pour se cacher derrière un idéal apparemment hors d’atteinte (c’est le fait de se mentir à soi-même).

Pour nous, chrétiens, nous ne sommes pas – en principe – à la recherche d’un idéal hors d’atteinte : nous proclamons une bonne nouvelle, à savoir que le dessein d’amour de Dieu nous a été manifesté dans le Christ Jésus et que le dessein d’amour est rendu possible à tout humain qui accepte de croire par son Esprit.

Illustration de Emanuel Bosshart pour Romains 5, 1-6.

Aimer à la manière de Jésus suppose plusieurs choses assez difficiles dans notre monde : 1) reconnaître que l’autre qui se propose à notre amour est différent de nous-mêmes ; 2) reconnaître qu’aimer ne dépend pas uniquement de notre volonté ; 3) reconnaître qu’aimer engage notre être dans sa totalité sans garantie d’un retour sur investissement ; 4) reconnaître qu’aimer ne s’accommode pas du virtuel, mais donne le goût du concret ; 5) reconnaître qu’aimer creuse en nous une différence avec la manière habituelle de vivre…

Cela explique que notre monde – qui a tendance à vouloir s’auto-suffire, à vouloir tout contrôler, à vouloir tout rentabiliser, à vouloir tout modéliser… – se sente parfois dérangé lorsque paraît l’amour, car l’amour est dérangeant. Jésus nous a prévenus dans l’évangile de ce jour : « Si le monde a de la haine contre vous, sachez qu’il en a eu d’abord contre moi. »

Laissons-nous déranger par l’Esprit d’amour.

P. Pierre Lathuilière

Ce samedi 16 mai 2020