Retour au confinement

Depuis de nombreuses années, je réfléchis, j’ai écrit, j’ai prononcé des conférences concernant la laïcité en essayant de souligner comment, bien comprise et bien vécue– « Rendez à César ce qui est à César et rendez à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt. 22, 21) – elle peut être une chance pour notre société et pour notre Église. Plusieurs fois, j’ai eu des coups de sang, quand j’ai lu des approximations trop graves sur le sujet ou quand j’entendais que l’on utilisait le mot « laïc » comme équivalent à « athée ». Je suis catholique et partisan de la laïcité. Aussi ai-je eu un nouveau coup de sang en apprenant que notre ministre de l’intérieur, chargé en principe de la laïcité, s’est prononcé publiquement sur les ondes de RTL (Le Grand Jury, du 3 mai 2020, à 42’30″) sur la prière qui « n’a pas forcément besoin de lieu de rassemblement ». C’est là ce qu’on appelle sortir de son rôle sans « attestation de déplacement dérogatoire » : 135 € !

Passé le coup de sang, je me suis dit que la proposition méritait qu’on s’y arrête, car elle représente bien toute une manière de vivre la recherche spirituelle. Indéniablement, la foi concerne le plus intime de nous même. Très souvent, quand nous rencontrons des fiancés qui veulent se marier à l’église ou des parents qui demandent le baptême pour leur enfant sans avoir une vraie expérience de partage spirituel, on sent cette difficulté à parler de la foi, grand tabou qui a remplacé celui de la sexualité dans notre société.

Souvent des itinéraires très personnels sur base de lectures, d’approfondissement par la réflexion ou le silence, de méditation sur des événements de sa vie se construisent ainsi et je pense qu’il est de fait difficile pour un chrétien de mépriser tout ce qui peut se révéler un vrai travail de l’Esprit, sans que celui-ci soit nécessairement nommé. Mais le vrai déclic se produit quand on passe à une prière où l’on s’adresse à l’Autre. Je ne parle pas d’une prière où l’on se parle à soi même qui est du super-confinement. Je parle vraiment de ce moment où la recherche personnelle se transforme en rencontre. Où l’autre devient non seulement un rêve, mais une certitude qui permet d’attendre avec espérance.

Quand le confinement semblait s’annoncer, lors de la dernière messe que j’ai célébrée avec vous, en veillant déjà à des gestes barrières et des distances dans l’église de Limonest le 15 mars dernier, je me suis permis de dire comment nous allions apprendre combien– contrairement à ce que des préjugés répandus diffusent comme un virus – le christianisme est une religion du corps et de la rencontre. De fait, dans notre foi, « le Verbe s’est fait chair » et les sacrements, ces signes qui poursuivent, avec l’aide de l’Esprit Saint, l’incarnation dans laquelle Dieu se fait proche de nous sont au cœur : « Ce que nos mains ont touché du Verbe de Vie » (1 Jn.1, 1). C’est la chair glorifiée par l’Esprit d’amour qui est notre avenir. Alors nous ne pouvons plus enfouir notre recherche élitiste et solitaire dans un corps qui ne nous parle que de la mort. Nous ne pouvons que déployer nos voix et nos corps dans la manifestation de ce qui nous unit en un seul Corps et nous mêler à l’action de grâces du Christ. Nous ne manquons d’y mêler aussi ceux qui se croient seuls à chercher et se refusent au risque de la rencontre.

Quand le confinement se desserrera un peu et que nous pourrons célébrer à nouveau ensemble, tout en respectant l’intervalle sanitaire, il nous sera difficile de ne pas nous serrer les mains et de ne pas nous embrasser après une aussi longue absence, mais j’en suis sûr, même à distance, on verra sur nos corps comme un parfum de joie. Je vous attends là où le Christ nous attend.

P. Pierre Lathuilière

Mardi 5 Mai 2020